Les âmes d’Idomeni

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La route…

Des petits villages de tentes jonchent les espaces munis d’un point d’eau le long de la route qui va de Polykastro – petite ville du Nord de la Macédoine grecque – à Idomeni. Sakis, un caïd local propriétaire d’oliveraies et d’une Z3 blanche décapotable qui m’a pris en stop alors que je venais de lever le pouce, s’arrête au niveau d’un petit hôtel jouxtant une station service : « Deux années durant, les gens ont payé des chambres pour passer la nuit ici avant de reprendre la route. Ils n’étaient pas trop nombreux et avaient de l’argent. Depuis cet été, c’est devenu comme ça. » Il tord la bouche dans une grimace qui n’exprime ni exaspération, ni émotion. Environ 400 personnes campent sur le parking de la station service en face de l’hôtel. La seule trace d’un intérêt quelconque à leur égard est le dispensaire mobile de Médecins sans frontières parqué à l’entrée, devant lequel une petite file s’amoncelle.

« Et que pensent les gens du coin de tout cela ? » Sakis répond platement : « Nous les aimons bien et nous voulons les aider. Moi aussi j’ai laissé des gens dormir dans mon jardin et prendre des douches chez moi. Le problème, c’est que parfois ils marchent sur les terres au lieu de marcher sur la route, et ça c’est mauvais pour les récoltes. Tiens, regarde ! » Il tend le bras en direction de deux jeunes hommes qui crapahutent sans but apparent dans un petit champ à gauche de la route. Sakis pense que les habitants se rendent peu à peu compte des problèmes liés à la fermeture de la frontière macédonienne : non seulement à cause du nombre de personnes qui s’amassent aux abords de la route, mais aussi parce que les produits macédoniens, notamment les fruits et les légumes, commencent à ne plus arriver dans la région, et celle-ci en est en partie dépendante.

Nous marquons une pause dans le village de Sakis pour déposer le métal qu’il vient de récupérer en ville. Ici aussi, les jardins sont investis de tentes : « Ce sont des volontaires, il y en a aussi chez moi, tu pourras leur parler, ils sont très gentils. » Tandis qu’il décharge, j’échange quelques politesses avec les deux volontaires qui s’affairent derrière leur portable sur la terrasse. L’une est espagnole et et l’autre allemand. Ils sont ici depuis deux mois et leur principale activité consiste à réserver des tickets de transports sur le net ; ils sont en quelque sorte une équipe de soutien logistique aux volontaires. Un hélicoptère survole le jardin assez bas : « C’est pour nous ? », « Oui mais le rouge ce n’est pas la police, ce sont les journalistes », explique Sakis.

Nous reprenons la route pour le camp et, alors que nous nous enfonçons dans les collines vertes qui marquent la frontière macédonienne, le nombre d’âmes errantes aux abords de la route ne cesse d’augmenter. On pêche dans la rivière, on ramasse du bois pour faire du feu, parfois on prend une pose allongé à même le sol sous un soleil assez généreux ou on avance simplement d’un pas décidé. La scène est à la fois bucolique et glaçante ; une question apparemment toute simple vient à l’esprit du badaud : où vont-ils ? Et, surtout, le savent-ils eux-mêmes ?

Une ville dans le village

Idomeni correspond assez bien à l’image de ce qu’on appelle couramment un bled paumé. Le village est organisé autour du bistro de la gare, qui pour le coup est bondé d’hommes manifestement en quête d’une occupation plus exaltante. La petite route est devenue un parking improvisé, on s’arrête là où on trouve de la place. On n’a pas encore atteint le camp qu’on assiste déjà à un va-et-vient incessant et insensé : hommes, femmes et enfants marchent, courent, poussent des poussettes ou ramènent des sacs de vivres d’une distribution improvisée. Nous croisons un garçon d’une vingtaine d’années qui vient, semble-t-il, de prendre un douche et n’en n’est pas peu satisfait. « Ils sourient… », « Oui, ils sont contents quand ils voient de nouvelles personnes, ça leur donne de l’espoir. »

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L’allée qui mène au centre névralgique du camp est particulièrement agitée : « Tu vois, c’est une ville dans le village. Ici c’est le shopping mall, il y a de tout : des fruits des légumes, des cigarettes, des chips et même des barbiers. » Certaines marchandises passent manifestement la frontière macédonienne par des canaux détournés. Les familles syriennes les plus fortunées auraient acheté en gros à des receleurs locaux afin de pouvoir lancer un petit commerce dans une tente ou sur l’allée. On est ici très loin de l’excitation et des scènes de désespoir relayées par toutes les télés du monde durant l’hiver. Les températures sont bonnes, supportables, et il ne pleut plus. De l’avis de volontaires croisés en chemin, la situation est bien meilleure qu’il y a deux semaines. Sakis maintient sa moue difficilement déchiffrable : « Mais qu’est-ce qu’ils vont faire dans un ou deux mois, quand on approchera les 40 degrés ? » De toutes parts, certain.e.s se préparent déjà à cette éventualité en montant des petits abris avec du bois trouvé dans la forêt avoisinante.

Plus loin, de nouvelles tentes sont installées. Il y de l’espace, beaucoup d’espace. « Les gens continuent à arriver ? », « Oui bien sûr, les passeurs leur racontent des mensonges : ils disent que la frontière va bientôt ouvrir et les gens rappliquent ici. Après ils pourront leur extirper de l’argent en leur promettant de trouver un passage. Parce que la frontière ne va pas rouvrir. C’est fermé, pour toujours. » Sakis semble plus grave cette fois. Trouver un autre point de passage semble à ce stade difficilement envisageable : l’armée et la police macédoniennes sont partout derrière la clôture de barbelés visible au loin, et celles et ceux qui ont tenté le coup ont été arrêté.e.s, racketté.e.s et renvoyé.e.s de l’autre côté.

Lorsque la frontière macédonienne s’est fermée, le camp s’est d’abord formé sur les quais de la gare. Il s’étend aujourd’hui le long des rails qui mènent à l’ancien point de passage désormais bloqué par un car de police grec et quelques policiers qui font le pied de grue en contemplant le spectacle qui se déroule devant eux. Des tentes ont été plantées dans la plaine à gauche, à droite, mais aussi, pourquoi pas, sur la ligne de chemin de fer. Les plus chanceu-x/ses ont pu élire domicile dans des trains désaffectés. Seul Médecins sans frontières a monté diverses installations en préfabriqué, notamment des dortoirs où sont logé.e.s ceux et celles qui sont ici depuis plus longtemps, des toilettes chimiques, des dispensaires et des points de distribution. L’UNHCR semble faire acte de présence avec ses quelques tentes de taille moyenne installées ça et là. Des containers font office de cuisines et de lieux de distribution. Divers associations sont également présentes pour distribuer de la nourriture, notamment des associations islamiques, pour occuper les enfants, fournir un soutien aux femmes, etc. En aval dans la plaine on trouve le point d’information manifestement géré par des activistes, un point d’électricité équipé de baffles qui attirent les foules en crachant toute la journée ces airs de pop irakienne et syrienne que l’on peut aujourd’hui entendre dans tous les camps de réfugiés d’Europe. Détail non négligeable : un chapiteau dédié aux activités pour les enfants a été monté de ce côté également…

Car plus on s’enfonce dans le camp, plus il devient évident que les enfants en sont le centre. Mieux que ça, ils en sont la loi. Les petites têtes au grands yeux clignotants, barbouillées mais souriantes, se multiplient au fur et à mesure que nous avançons. « Hello my friend ! Hello my friend ! » (Variantes locales : « Khelow my friend », « Hello my filand », etc.) Les petites mains se lèvent dans l’espoir d’obtenir une réponse amicale, un top-la est souvent de circonstance. Certains se jettent purement et simplement sur nous pour voler le câlin que nous pourrions leur refuser. Durant les premiers mois de la « crise », les hommes seuls qui espéraient pouvoir faire venir leur famille en Europe une fois leur situation stabilisée ont constitué l’immense majorité du « flux ». Mais face à la longueur des procédures et au durcissement des politiques de regroupement familial, les familles ce sont également engagées dans la traversée infernale. Et se sont elles qui se retrouvent aujourd’hui coincées ici.

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À Idomeni, le temps semble avoir été suspendu. La vie ne s’est pas arrêté, elle est suspendue elle aussi. Sous le calme apparent grouille une frustration mêlée aux restes incandescents d’un espoir qui s’est largement consumé mais qui est toujours bien là. Cela se voit dans le regard des âmes qui errent d’une fin à l’autre cherchant de quoi assurer leur survie et celle des leurs, ou une occupation pour tromper l’ennui. « Et toi, tu sais quand ils vont ouvrir la frontière ? » Non, je ne sais pas. Le voyageur qui débarque comprend vite qu’ille se trouve dans une cocotte minute dont le couvercle est prêt à sauter… mais dans combien de temps ?


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