Le spectacle

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Le serpent

Il est environ 15h à Idomeni et le soleil tape fort. Sakis continue de me faire découvrir les lieux. Un petit attroupement se forme le long de la voie de chemin de fer, près du barrage de police qui bloque l’accès à l’ancien lieu de passage de la frontière. Un jeune homme enjoint un journaliste à prendre des photos. « Sneak, sneak ! Comme look ! », dit Sakis l’air enthousiaste. « Sneak… ? Ah, snake, ok. » Le jeune homme exhibe l’animal de plus d’un mètre de long qu’il vient d’assommer. Alors que nous nous approchons, nous sommes nous aussi instamment priés de prendre des photos. Il faut ensuite mettre la bête hors d’état de nuire. Le premier homme en dépose la tête au sol sur un rail tandis qu’un autre se munit d’une pierre et l’écrase à plusieurs reprises. L’attroupement se fait plus dense et des cris résonnent. « Khalass, khalass », ça suffit. Un homme s’approche de nous : « Vous voyez, on ne peut pas rester ici, c’est dangereux, les gens sont en train de mourir ici. » Une discussion agitée s’engage pour savoir ce qu’il faut faire des restes de l’animal. Le petit groupe décide finalement de l’apporter aux policiers postés à quelques mètres de là, mais ceux-ci n’en feront pas grand cas.

« Ils en trouvent une dizaine par jour », explique Sakis. Quelques minutes plus tard, la même scène se reproduit dans une allée perpendiculaire. L’animal est de taille plus importante cette fois. « Ils sont dangereux? », « Non, non. » Mon guide hausse les épaules et secoue la tête l’air amusé. La bête tenue à bouts de bras par un jeune homme au regard grave est portée à l’attention de tou.te.s, dans un show improvisé qui semble s’adresser tant aux visiteu-rs/ses occasionnels et aux journalistes qu’à la population du camp. L’exhibition macabre apparaît à la fois comme un appel au secours dirigé vers l’extérieur et une injonction lancée aux âmes errantes du camp à ne pas se résilier, à ne pas s’installer dans sa routine mortelle. Des cris résonnent et, ici aussi, on se dispute le trophée. Un enfant nous regarde l’air narquois et porte les doigts à sa bouche dans une mimique qui laisse entendre qu’on s’apprête à le manger. Il blague, sans doute, mais il est vrai que cette éventualité m’a également effleurée. Le groupe se dirige vers le poste frontière et nous le suivons.

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Fil rasoir et bâtonnets

La voie de chemin de fer qui mènent en Macédoine a été clôturé latéralement sur une cinquantaine de mètres avant l’ancien point de passage, de façon à ce que la foule ne puisse s’agglutiner à la frontière. L’entrée du passage est gardée par la police grecque. Pendant que notre petit groupe de chasseurs de serpents disparaît dans l’agitation, emportant son trophée comme s’il s’agissait d’un filet d’oignons, notre attention est retenue au niveau du barrage par un autre attroupement qui s’est formé au bout de la voie. Nous nous approchons en longeant la clôture qui a été arrachée sur les derniers mètres. Un petit groupe composé exclusivement d’enfants et de jeunes filles s’agite devant la barrière cadenassée qui marque la frontière macédonienne. Nous sommes ici directement confrontés à la double barrière de barbelés érigée par la Macédoine à l’hiver dernier. De notre côté, des hommes sont assis sur les bords de la voie ; ils surveillent le spectacle des enfants qui provoquent dans un joyeux brouhaha les quelques soldats macédoniens postés de l’autre côté. Ceux-ci sont équipés d’un tank faisant sans doute office d’instrument de dissuasion. Quelques policiers grecs postés là font mine de barrer l’accès à la voie de chemin de fer, impassibles et las.

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Ce n’est donc rien de plus que cela, « la frontière » que tout le monde voudrait voir s’ouvrir : une clôture arrachée et jetée par terre, une barrière fermée à l’aide d’un cadenas et trouée en plusieurs endroits et des mètres de fil barbelé accrochés à celle-ci ou jonchant le sol. Il ne s’agit pas ici du fil barbelé que l’on connaît, de celui qui pique les fesses et troue les vêtements qui s’y accrochent, mais bien de « fil rasoir », équipé de fine lames affûtées d’environ deux centimètres de long. Cela ne semble pas perturber les enfants qui s’y accrochent pour l’arracher de la barrière au fur et à mesure que les soldats macédoniens apportent de nouvelles bobines. Un jeune homme attrape ma main pour y déposer une poignée de raisins secs, « Ahlan wa sahlan my friend, welcome. » Les hommes observent, lancent des cris qui semblent viser tantôt à encourager tantôt à réprouver les provocations des enfants. Mais pourquoi restent-ils plantés là, l’air hagard à l’ombre des arbres, alors que les gamins vont au casse-pipe en plein soleil ? Un Kurde d’Alep dont la tente est plantée juste à côté expliquera plus tard : « Quand les shebab, les jeunes hommes, manifestent, la police devient violente et ça termine mal. Alors on change, un jour les hommes, un jour les femmes, un jour les enfants. »

Sakis suggère de rejoindre les enfants sur la voie. « Et ils vont nous laisser passer? » Il s’adresse poliment aux policiers grecs qui hochent la tête et s’écartent pour nous laisser accéder à l’arène. Alors que j’essaie de prendre quelques photos de la scène, une jeune femme m’attrape par le bras et fait mine de se rapprocher de la barrière. « Viens plus près, pour qu’on voit leur yeux, ce ne sont pas des humains. » Les Macédoniens crient et profèrent des menaces depuis l’autre côté. En réponse, ils essuient des rires narquois, des cris sonnant comme des avertissements, des tires de cailloux projetés à l’aide de lance-pierres faits de tessons de bouteilles en plastique et de ballons en latex, des coups portés sur la barrières avec des petits bâtons qui servent normalement de squelette pour tentes igloo. À chaque fois qu’un trou apparaît dans la clôture, un soldat vient le rafistoler à l’aide de fil métallique. Il tente de garder son sérieux mais semble lui aussi amusé par le spectacle auquel il est en train d’assister.

Plusieurs journalistes sont également présents et les appareils photo finissent par attirer l’attention. « My friend, my friend, me photo. » On a à peine le temps de lui passer le cordon autour du coup que le petit garçon se jette sur la barrière pour photographier les visages de ses geôliers macédoniens, ce qui a au moins le mérite d’énerver ces derniers. Tous veulent bien sûr tenter leur chance, « my friend, my friend, wahed photo », une photo. Bon ok, mais une chacun.e. Le spectacle durera encore une petite heure, jusqu’à ce qu’un jeune homme pénètre la zone pour distribuer des bouteilles d’eau et donner des instructions. Le bal est terminé. L’une des filles avec lesquelles j’ai eu le temps de sympathiser me sourit, « See you tomorrow. » Ok, see you tomorrow.

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Le jour suivant, personne ne viendra protester sur « la frontière ». Deux jours plus tard, la partie macédonienne réprimera brutalement une manifestation d’hommes et fera, à grands renforts de gaz lacrymogène, 300 blessés, la plupart par suffocation, dont des dizaines d’enfants. Les images qui ont une nouvelle fois fait le tour du monde tendent à présenter les faits comme un combat en apparence « égal » ; elles montrent « des hordes » de jeunes hommes déterminés à en découdre avec la barrière macédonienne, qui répondent aux grenades assourdissantes en renvoyant les canettes lacrymogènes reçue de Macédoine. Il en avait été de même lorsqu’un groupe d’hommes équipés d’une poutre en métal avait défoncé la barrière une après-midi pluvieuse de février, dans un effort forçant l’admiration. Ce procédé journalistique sensationnaliste occulte en fait une réalité bien plus terrible : celle de la violence passive quotidienne, de la routine mortelle abrutissante subie par les âmes d’Idomeni à chaque seconde passée à croupir aux portes de la forteresse Europe.

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