Sur les traces de l’ennui à Idomeni

Et toi, qu’est-ce que tu fais ici ?

Que faire à Idomeni quand on n’est pas médecin, « volontaire » ou « bénévole » ? Être là simplement, en tant que visiteu-r/se, pour voir et comprendre cet enfer de poussière nauséabond apparaît vite comme futile, voire même déplacé, face à l’urgence permanente qui y règne. La question devient ainsi rapidement : comment se rendre « utile » tout en grapillant quelques éléments de cette réalité cruelle et multiforme ? « Tu es journaliste, reporter ? » Non. « Qu’est-ce que tu fais ici alors, tu travailles? » Non plus. « Je suis étudiante, je fais une recherche. » Réponse à tout le moins insatisfaisante, vu les regards suspicieux qu’elle provoque. « Je suis activiste, à Bruxelles on mène des actions pour l’accueil des réfugié.e.s et l’ouverture des frontières. » La belle affaire, cela fait une belle jambe à ton interlocut-eur/rice. « En fait je vais quand même écrire quelque chose, j’essaie de faire un site. » Sourire approbateur ; soit. Dès lors, comment se distinguer de l’attitude parfois obscène de la masse des chasseu-r/se-s d’images choc et d’histoires tristes qui circule ici ? Demander la permission, répondre aux sollicitations et donner un peu de soit semblent être des alternatives viables, du moins le temps d’une journée.

DSC_0032 - Copie

Le camp se réveille à peine et le ballet sans queue ni tête des volontaires stressé.e.s – ou, parfois, béat.e.s – et des réfugié.e.s désespéré.e.s se met en marche. À gauche, des enfants et des femmes vagabondent dans les plaines jusqu’à l’horizon ; le terrain de football improvisé commence à se remplir d’enfants et d’adolescents qui y passeront sans doute la journée. À droite, dans un petit chapiteau qui fait office de point d’électricité et de discothèque, des jeunes squattent leur smart phone ou entament quelques pas de danse ; aujourd’hui ce sont les Kurdes qui ont la main-mise sur la sono. À quelques mètres de là, des petit.e.s Kurdes yézidi.e.s se promènent les un.e.s les autres dans des poussettes lancées à toute vitesse ; « my friend, my friend… photo, photo ! » Et c’est là que les enfants, heureux d’avoir réussi à attirer l’attention de la visiteuse un peu perdue et encore sous le choc de ce qu’elle découvre, s’agrippent aux poches de son pantalon, à ses genoux et à son t-shirt en donnant des coups, en sautillant et en ricanant ; toi qui ne savait pas quoi faire, te voilà servi.e.

Prends-la avec toi en Belgique

« Football, football, football !!! » Non mais au football je suis nulle, vraiment. Après quelques balles échangées avec trois petites filles exclues du terrain par des garçons peu patients et des jeunes hommes émergeant difficilement d’une nouvelle nuit passée aux portes de l’Europe, venus là essentiellement pour provoquer les gamines, la visiteuse égarée est invité.e à se reposer dans une tente ; les minutes passées à tuer le temps sont vite devenues des heures et que le soleil se fait de plus en plus pressant. En plus la dispute qui a éclaté dans les tentes d’à côté – cette femme qui tente de sauter à la gorge de celui qui doit être son mari en lui hurlant des injures tandis que leurs proches tentent de les séparer – a fini par causer les larmes des unes et l’exaspération des autres.

Le petit groupe des hôtes, les trois gamines, leur mère et quelques garçons de leur famille, écarquille les yeux alors que leur invitée prend place sous le parapet. Cette famille manifestement sans ressources est coincée ici depuis 40 jours, alors que le père est déjà en Allemagne avec son fils. La plus jeune des petites filles, âgée d’environ 4 ans, voudrait rejoindre son amoureux, Mohammed, déjà en Allemagne lui aussi. Après avoir dévalisé la tente de tout ce qu’elle a pu trouver de bon à offrir – pommes, bananes, cacahuètes… – sous le regard approbateur de sa mère, celle-ci se met à triturer les oreilles de son invitée en marmonnant en arabe ce qui ressemble à des implorations. « Prends-la avec toi en Belgique », lance finalement la mère. Les yeux curieux réunis autour de la tente attendent maintenant une réponse ; « je ne peux pas. » Après avoir tenté sans succès de rendre les fruits reçus, la visiteuse gênée se déleste de quelques cigarettes et d’une boucle d’oreille qui semble ravir la petite, puis salue poliment ses hôtes en invoquant du « travail. » « Tu vas revenir ? » Je ne sais pas, je pars bientôt.

DSC_0038

Mais qu’ils ouvrent !

Retour sur l’ancien point de passage de la frontière dans l’espoir de pouvoir observer à nouveau le spectacle des enfants qui s’en donnent à cœur joie sur la barrière qui les sépare de leur rêve volé. Mais aujourd’hui c’est apparemment jour de trêve. Trois policiers grecs sont postés là et attendent, comme un peu tout le monde. Une journaliste italienne discute avec une famille kurde dont les tentes sont plantées juste là, comme si ceux-là voulaient être les premiers à passer en Macédoine quand la grille s’ouvrira. Elle voudrait que l’un d’eux, ancien professeur d’anglais à Alep, récite face à la caméra la complainte qu’il répète inlassablement depuis un certain temps semble-t-il, mais celui-ci refuse. « Je l’ai fait des dizaines de fois, ça ne sert à rien. » Sans doute avait-il ait juste envie de parler ; la journaliste est déçue, elle reviendra plus tard. Un autre homme, grand, large, usé, cigarette au bec, aborde la nouvelle venue dans un turc approximatif et, content d’obtenir une réponse, lui tend sa main de géant pour l’inviter à s’assoir.

Deux femmes nonchalantes sont également assises autour du petit foyer où on prépare désormais le thé pour l’invitée. « La vie est dure ici, nous n’avons rien, pas de salle de bain, pas de vêtements, ça fait deux mois. », gémit l’une d’elle. Silence compatissant. « Mais qu’ils ouvrent ! » Le regard vide, elle tend le bras droit en direction du grillage irrémédiablement fermé et laisse tomber la tête dans sa main gauche. Un garçon âgé de 11 ans rejoint le groupe et entame la discussion dans un turc plus élaboré que celui des adultes. « J’aimais bien la Turquie, c’est un beau pays. J’ai travaillé pendant deux ans dans un atelier de chaussures. Mais quand la police arrivait, on fermait tout et on se cachait. Ma sœur faisait des vêtements, on avait de l’argent au moins, un peu… » La femme fait rouler ses yeux fatigués et se remet à gémir, « mais qu’ils ouvrent, il doit aller à l’école, ça fait quatre qu’il n’y est plus allé. » L’homme à la cigarette, lui, a travaillé comme charpentier en Turquie, il avait même réussi à y ouvrir un petit business. Puis sa fiancée est partie en Allemagne et, après qu’il ait tout laissé tombé pour la rejoindre, la frontière s’est fermée. « On dit qu’il y a moyen de passer, c’est vrai ? » Je ne sais pas. « Je trouverai un moyen, je peux payer les passeurs, je passerai… Je pense tout le temps à ma fiancée, je ne peux pas retourner. »

La sœur aînée du petit garçon, âgée 16 ans, casquette retournée sur la tête et sourire radieux aux lèvres, rejoint elle aussi le groupe alertée de la visite par son père. Celui-ci, qui était photographe à Alep, tente avec quelques enfants de comprendre le fonctionnement de l’appareil photo de son invitée, qui pour sa part échange avec les femmes numéros WhatsApp et souvenirs, tout en essayant de refuser les biscuits, dattes et autres friandises qu’elles essaient de glisser dans son sac. Des enfants qui jouaient le long de la barrière rapportent alors fièrement la tortue la tortue de la taille d’un melon qu’ils viennent de capturer, puis vont la relâcher près de la grille. « Tu vois, dit le garçon de 11 ans, la tortue n’a pas de passeport mais elle peut aller en Macédoine. Et nous nous ne sommes pas des animaux mais on doit rester ici. » La visite prend fin après plusieurs heures passées dans la tente à échanger sur les raisons de la fermeture de la frontière et sur la vie en Belgique, entre autres joyeusetés. « On se reverra peut-être en Belgique. » Peut-être. Le garçon rattrape sa visiteuse exténuée dans l’allée qui mène vers le centre du camp et lui tend un petit élastique orné d’un pendentif en forme de rondelle de citron. « Tiens, c’est pour toi, j’allais te le donner puis j’ai oublié. » Puis il part en courant dans la direction opposée, sans demander son reste. « On prépare de la soupe là-bas, je vais aider, salut ! »

DSC_0222 (2)

Tu vas revenir ?

En chemin, c’est une famille syrienne originaire de Deir ez-Zor composée, de plusieurs dizaines de personnes, qui intercepte encore la visiteuse dont l’appareil photo s’est fait monopoliser par leurs enfants. Ils s’apprêtaient justement à passer à table, une table disposée sur le sol d’un petit abris en bois recouvert de branchages et construit à même la voie de chemin de fer. Les hôtes assignent à leur invitée stupéfaite la place d’honneur à côté de « la maman de tout le monde ici » et lui enfournent généreusement cuillères de riz, pain plat et poulet dans la bouche, sans vraiment lui demander son avis. La scène a au moins le mérite d’amuser tout le monde, y compris les femmes qui attendent leur tour assises autour des casseroles encore fumantes posées sur des foyers creusés dans le sol. Le faste du repas laisse penser qu’il s’agit d’une famille assez aisée. « On mange comme ça tous les jours », explique Abdallah, le jeune homme qui a attiré la visiteuse dans ce piège. « Tu sais quand ils vont ouvrir la frontière ? » Non, toujours pas.

Après avoir réussi à refiler quelques dattes, des biscuits et une paire de lunettes de soleil qui suscitait des regards envieux de la part d’une adolescente de la maison, non sans avoir pris en photo la gamine à qui on avait mis une cigarette dans la bouche, sans doute pour tromper l’ennui, la visiteuse explique qu’elle va bientôt devoir partir, qu’elle voudrait dire au revoir à une famille rencontrée la veille, eux aussi sont de Deir er-Zor. Abdallah se propose de l’accompagner et en lui offrant au passage une visite guidée du camp, ce qu’elle accepte un peu malgré elle. L’ancien étudiant en musique est fier et content d’avoir un peu de compagnie. Arrivé.e.s à destination, le bal du thé, des fruits et des biscuits se remet en marche. « Habibti, tu as laissé les pommes qu’on t’a donné hier dans un coin ! » Ce n’est pas grave, vraiment, garde-les, j’ai plein de fruits dans mon sac déjà. Mais Houda n’a pas l’intention de se laisser faire. Son beau-frère prépare la chicha pour les adieux, les enfants seront finalement autorisés à garder les biscuits…

DSC_0277

A l’heure de lui dire au revoir, des larmes, sans doute de circonstance, se mettent à couler sur le visage de Houda : « Tu vas revenir ? » « Non…heu.. peut-être en fait, en fait je ne sais pas… Incha Allah… » Cette interjection de dernier recours semble plus ou moins la satisfaire. La visiteuse s’en va donc épuisée d’avoir passé sa journée à ne rien faire, coupable d’avoir tant bénéficié de l’hospitalité de ses hôtes et inquiète d’avoir peut-être suscité chez celles et ceux-ci des espoirs vains. C’est donc ça, le quotidien à Idomeni : l’attente, un ennui mortel passé à ruminer des espoirs frustrés. Mais c’est aussi la résilience implacable d’âmes qui font tout ce qu’elles peuvent pour conserver leur humanité envers et contre tout, et dans une certaine mesure elles y arrivent. La musique de la tente-discothèque résonne à présent dans tout le camp et les jeunes s’adonnent avec énergie à quelques pas de Dabkeh, il faut bien rester vivant.e.s. Une chose est au moins claire, les résident.e.s du camp d’Idomeni sont inflexibles, ils et elles ont tout perdu et ne repartiront pas en arrière…


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s